02/02/18 Témoignage :

 

"Moi Jeune ça m'aura pris 4 ans

pour arriver en France"

Ils vivent aujourd'hui en région parisienne , mais  ont dû quitter leurs pays pour fuir la misère: quatre jeunes migrants racontent leur voyage, parfois dramatique et leur arrivée.

  • Par Dieumerci, 17 ans, accueilli à l’ASE Paris: «Nous n’avions rien à manger, juste de l’eau»

 

«Ça a commencé par trois jours dans le désert à l’arrière d’un camion, coincé entre des hommes, des femmes et leurs enfants qui pleuraient. La tempête remuait le sable. Nous n’avions rien à manger, juste de l’eau. Je venais de quitter le Congo, avec ma mère et mon petit frère. La politique là-bas était trop dure, la police nous maltraite, les manifestations sont très violentes. A l’arrière de ce camion, on est passés par le Mali et l’Algérie. Dans le désert, on a croisé des rebelles, c’est eux qui nous contrôlaient dans le camion, des armes à la main. Ils nous disaient : «Si vous n’êtes pas maliens, vous êtes morts.» Finalement on est arrivés à Nador au nord du Maroc. Là, on a été maltraités. On était dans un camp. On a dû rester presque trois ans. Pour manger, il fallait demander de l’aide à des associations. Un jour, on a traversé la forêt et on a réussi à aller jusqu’au bord de la mer. On est montés dans un Zodiac avec 45 personnes. Dès qu’on est partis, l’eau est rentrée dedans, j’ai entendu des gens crier, moi je voulais sauter par peur que les vagues nous renversent. Ça a duré sept heures. J’ai vu la mort en face. Quand le bateau est arrivé sur une île espagnole, je suis tombé dans l’eau. J’ai crié au secours, je ne sais pas nager. Un gars m’a tendu la main pour me remonter. Je frissonne à chaque fois que j’y repense. Je ne peux plus retourner dans l’eau, ni même à la piscine, j’ai trop peur. La Croix-Rouge espagnole est arrivée sur la plage, un bateau nous a emmenés à Almeria, une ville espagnole. Là-bas, ils nous ont enfermés trois jours dans une prison, en nous jetant des biscuits de temps en temps et de l’eau, mais rien pour se laver. Après, ils nous ont mis des menottes et ils nous ont emmenés dans un bus jusqu’à Tarifa, pour les hommes, et les femmes dans un autre endroit. On n’avait aucune nouvelle de notre mère. Ils nous ont mis dans un centre. Ils nous ont donné des habits complets noirs, trop grands, qui ressemblent à ceux qu’on donne aux prisonniers. On ne pouvait pas sortir, pour moi c’était un cachot. Même pour manger, on faisait la queue. La police nous surveillait puis nous faisait sortir pour prendre l’air malgré le froid. Mon frère est sorti avant moi. Grâce à Facebook, j’ai pu le retrouver plus tard, il était à Algésiras dans un autre centre. Au bout d’un mois, j’ai eu un laisser-passer. Ils m’ont envoyé à Villanova, un autre village espagnol. Les conditions n’étaient pas meilleures, il faisait froid et on nous a donné des tee-shirts d’été. Je ne connaissais personne et pas d’accès au téléphone. Encore trois mois. Quand j’ai enfin pu partir, j’ai pris la direction de Madrid. J’ai rejoint un vieux que je connaissais du pays. Je suis resté deux semaines, avant de prendre un train avec mon petit frère. On a retrouvé notre mère qui était à Paris. Enfin. Ça nous a pris presque quatre ans pour arriver en France.»

 

  • Par Mamadou, 17 ans, Malien, en formation professionnelle à Paris: «Un jour j’ai prévenu mes amis, mais pas mes parents, que je partais en France»

 

«C’était en février 2016. Je vivais à Kayes, au Mali. Je travaillais, je ne suis jamais allé à l’école. J’ai décidé moi-même que je ne voulais plus être cultivateur comme les autres enfants de mon âge. Un jour, j’ai prévenu mes amis que j’allais partir en France. Mais je ne l’ai pas dit à mes parents. Ils auraient été contre. Je suis parti la nuit avec un petit sac à dos : des habits, de l’argent et mes papiers de naissance. Un ami m’a emmené en voiture à Bamako. J’ai pris le bus jusqu’à Nouakchott en Mauritanie. J’y ai passé deux jours, à la gare, avec d’autres Maliens. J’ai beaucoup dormi, on a regardé la télé et j’ai acheté à manger, puis j’ai été dans une voiture qui a roulé pendant deux jours. J’étais fatigué !

 

«Arrivé à Nador au Maroc, j’ai passé quatre jours dans la forêt. Il y avait d’autres migrants, des Arabes ou des Africains, je ne sais pas trop. J’ai marché avec eux jusqu’à la mer. C’est la première fois que je la voyais. Mon corps entier tremblait et mon cœur battait fort ! Je suis monté dans un bateau avec des gens qui étaient dans la forêt. C’était la nuit. Je n’ai même pas payé. Je n’ai pas discuté avec eux. Je ne sais même pas comment ils ont trouvé le bateau. On était à peu près 20. J’avais un peu peur - un peu, mais pas trop. Je suis comme ça, j’ai jamais peur. Le voyage a duré de 3 heures du matin à 18 heures. Je suis resté tranquille dans mon coin. Je ne voyais que la mer autour de moi.

 

«On est arrivés en Espagne quand le soleil se couchait. J’étais très content de toucher la terre. Sur la plage, des gens de la Croix-Rouge nous ont donné des couvertures, des vêtements, à boire, à manger et nous ont auscultés. Je ne comprenais pas quand ils parlaient en espagnol mais un peu quand ils parlaient français. Ils m’ont demandé si je voulais rester en Espagne. J’ai passé une semaine à Malaga et puis j’ai demandé où était la gare pour trouver un train pour Paris. J’ai pris le train de nuit directement jusqu’à la gare de Lyon… à Paris ! J’ai été accueilli dans un foyer pour mineurs. Bientôt, en France, je pourrais travailler n’importe où. Tous les métiers sont possibles. Si tu veux travailler en boulangerie, tu travailles en boulangerie, si tu veux travailler en secrétariat, tu peux être secrétaire…»

 

  • Par Aya, 21 ans, Syrienne, en licence de droit à Paris: «Il était impossible de vivre décemment»

 

«Lorsque la révolution a débuté en Syrie en 2011, dès la première manifestation, nous avons été témoins de la brutalité du régime de Bachar al-Assad. Malgré tout, nous avons continué à manifester pacifiquement pour réclamer la liberté. Puis j’ai perdu mon père. Ma maison a été détruite complètement.

 

«En 2013, j’ai été contrainte de partir avec ma mère et mon petit frère au Liban, sans avoir pu terminer le lycée. Un an plus tard, je suis revenue seule en Syrie pour obtenir mon bac. J’ai failli perdre la vie. Je ne pouvais plus continuer mes études ni en Syrie, ni au Liban. Je refusais de voir ma famille dans cette situation. Au Liban, les réfugiés syriens ont peu de droits. Nous sommes exclus du marché du travail, et des études. Il était impossible de vivre décemment. Donc je suis partie pour mes études et aider ma famille.

 

«Au départ, je n’avais pas de destination. Comme j’avais un niveau débutant en français et que je suis motivée, j’ai décidé de partir en France où suis arrivée en novembre 2015. J’ai commencé les démarches administratives à Blois (Loir-et-Cher) où j’ai vécu une période compliquée en attendant la décision de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides. Les rendez-vous à la Sécurité sociale, à la Mission Locale et à l’Office français de l’immigration et de l’intégration se succédaient avec une lenteur infernale.

 

«En septembre 2016, j’ai obtenu le statut de réfugiée. Depuis que je suis là, j’ai croisé des individus très racistes mais j’ai surtout rencontré des gens qui m’ont été d’une aide irremplaçable. J’avais juste besoin d’un coup de pouce. A présent, je parle bien le français, je travaille dans une association qui protège les enfants sans abri. J’ai aussi obtenu un niveau de langue courant à l’examen de français. Et surtout, j’ai été acceptée en licence de droit à l’université Paris-Sorbonne. Je vais enfin pouvoir réaliser mon premier projet français : devenir avocate !»

 

  • Par Jennifer, 15 ans, Nigériane, collégienne en foyer à Orsay: «Mes 14 ans au Nigeria, bientôt mes 15 ans à Paris»

 

«J’ai fêté mes 14 ans avec ma famille au Nigeria. Le lendemain, j’ai commencé mon voyage. Ils ne savaient pas que j’allais partir travailler en Europe, gagner de l’argent et leur donner une vie meilleure. Sinon, ils ne m’auraient pas laissée faire ! En fait, j’ai laissé mon père, ma mère, mon frère et mes sœurs pour suivre un ami de la famille. Le voyage a été très dur. Il a duré un mois. J’ai eu souvent peur. Grâce à Dieu je m’en suis sortie. Au mois de septembre, je suis arrivée en Italie. Je n’ai pas trop aimé rester là-bas, il y avait beaucoup de Nigérians. Alors j’ai pris le train de Milan et je suis arrivée à Paris, seule. Ici, tout est très difficile. Par rapport aux papiers, pour trouver à manger. Sans famille, à 14 ans, c’est encore plus difficile. J’ai croisé un homme que je ne connaissais pas et je lui ai demandé de l’aide pour trouver la préfecture. Là-bas, ils m’ont demandé mon âge et mon nom. Ils ont appelé la police pour qu’ils m’emmènent au foyer de mineurs dans le XXe arrondissement.

«En octobre, j’ai commencé l’école française. J’ai appris la langue. Dans mon pays je ne parlais aucun mot de français, même pour dire bonjour. Aujourd’hui je m’améliore. Je trouve que c’est la langue la plus difficile au monde, à comprendre et à apprendre ! Grâce à mes efforts, après quelques mois, je suis contente de moi.

«Au début, j’étais dans un centre d’hébergement d’urgence. Il y avait beaucoup de jeunes là-bas. Maintenant, je suis dans un foyer. Je peux commencer à vivre, à bien dormir, à bien manger. Juste avant mon quinzième anniversaire.